Depuis Villa Luco, en 1989, Jean-Marie Besset poursuit son chemin d’artiste loin des modes. Sa dernière pièce nous conduit en 1730, en Prusse. Et, dépaysement supplémentaire, l’ouvrage est composé en alexandrins. Frédérique Lazarini dirige avec esprit un groupe de comédiens très doués.
Dans la très belle salle dite « de pierre » du Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie, la scénographie, signée par Régis de Martrin Donos, s’inscrit harmonieusement. Elle est simple, idéale pour le jeu, très bien inscrite dans l’espace ample. Les lumières de Didier Brun ajoutent au charme et à l’élégance. Elles laissent filtrer angoisses et mystères. La musique et le son enveloppent les scènes vives, clairement définies par l’écriture de Jean-Marie Besset, et menées d’une main de maître par Frédérique Lazarini.
Elle s’est emparée des situations, du texte, des personnages avec une autorité douce. Rien ne tremble ici. Mais la metteuse en scène a su inventer des détails, donner une pulsation particulière à certaines scènes. Elle fait flamber cette tragédie. Lui imprime un mouvement souple.
Cette tragédie est composée en vers. Une tragédie en alexandrins. Une tragédie qui puise sa vitalité, sa modernité même, dans cette forme très particulière.
Jean-Marie Besset est très cultivé, nourri de haute littérature. Il se soumet à un exercice pour lui jubilatoire. Il le fait avec un grand sérieux et une soumission stricte aux règles prosodiques. Cela donne évidemment un cachet certain à Katte, et pour les interprètes une base ludique, mais elle aussi très sérieuse, pour leur jeu.
L’argument est concis : Frédéric-Guillaume 1er, alors « der Soldatenkönig », le roi soldat, surnommé en langue française, « le Roi-Sergent », homme d’un caractère brutal, violent, d’une virilité qui ne sait s’exprimer qu’en chasse et guerre, va punir son fils le Prince Frédéric, et l’ami et amant de ce fils, le brillant officier Hans-Hermann Vob Katte.
C’est bien conduit, bien construit, bien écrit. Saluons les comédiens à commencer par la formidable Philippe Girard, le Roi de Prusse. Sa haute stature, sa voix puissante, son goût de l’engagement, sa mobilité, sa présence, font merveille. Il croit à l’ouvrage et défend les mots de Besset avec une intelligence profonde. Avec lui, les alexandrins sonnent d’une puissance toute classique.
Tout le monde n’a pas les moyens « naturellement » tragiques de l’ouvrage. Mais chaque interprète est remarquable. On croit à chacune, à chacun. Avec sa sensibilité, ses traits tendres ou rudes.
Odile Cohen, la Reine, aristocratique et inquiète, impose son personnage avec intelligence. Marion Lahmer, la Princesse un peu bousculée, possède la beauté grave et sensuelle d’une femme qui se défend. Nemo Schiffman est le jeune Frédéric, celui qui sera plus tard l’ami de Voltaire. Jeune, il a choisi l’art. Il a bien du mal avec son père. Le comédien parvint à incarner avec nuances délicates les tourments du jeune homme. Face à lui, Katte. Un adulte aux décisions sans faiblesse, vis-à-vis du Prince amoureux. Tom Mercier est excellent.
Le pasteur de mauvais aloi est porté par Thomas Paulos, qui semble se délecter discrètement. Enfin, il faut bien un autre méchant, un traitre, en plus du père cruel. Stéphane Valensi est idéal en pervers, espion calculateur, ministre fourbe et lâche. Un très bon comédien, qui s’amuse mais ne le montre pas.
Bref : Katte est un très bon spectacle. On en sort ému et distrait à la fois. Qui dit mieux ?
Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie. A 21h, Durée : 1h50.
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