Au Rond-Point, la metteuse en scène présente un spectacle complexe inspiré de « Maison de poupée » d’Henrik Ibsen. Dialogue entre théâtre et cinéma, développé en grande largeur et porté par des interprètes très investis.
Un large écran surplombe le plateau de la salle Jean-Tardieu du Théâtre du Rond-Point. On s’attend aux images vidéo.
Mélanie Leray signe la scénographie de cette « pièce » qu’elle intitule Scènes d’intérieur, et qui s’inspire « librement » de Maison de poupée d’Henrik Ibsen.
Formée notamment à l’Ecole du Théâtre national de Bretagne, elle est cofondatrice du fertile collectif Les Lucioles et n’a cessé depuis de travailler. Plus de quinze ans d’élaborations dramaturgiques originales et, toujours, une direction d’acteurs audacieuse.
Dès que s’éclaire le plateau traité en largeur, et en deux plans -cinéma en haut et théâtre en bas, pour dire vite- on revoit Christine de Katie Mitchell, adaptation de Mademoiselle Julie, il y a bien des années. On ne peut s’interdire d’y penser. Mais le travail de Mélanie Leray n’a que peu à voir, en réalité.
Elle a sa manière, sa personnalité forte.
Son travail se déploie en largeur, comme une tapisserie narrative, fascinante et riche d’images puissantes et de moments d’une émotion, d’une exacerbation des sentiments à la limite du soutenable.
Deux plans, donc, mais Mélanie Leray et le co-auteur du texte, Edouard Delelis, tressent plusieurs fils. En bas, côté théâtre, deux « filmeurs » traquent les protagonistes. Deux comédiens armés de dons profonds : Marie Denarnaud, qui est Chloé, Arthur Igual qui est Henri. Ils sont dans la chambre une peu vieillotte d’un hôtel de Grande-Bretagne. Cadre supérieur en France, Henri assiste à un moment important pour sa carrière, un accord avec une société britannique qu’il a élaboré. Il aime que sa femme soit belle et sensuelle, cela ajoute à son statut de chef. Même s’il l’aime, évidemment, il ne lui déplait pas de la produire en public, comme un trophée.
Ces deux là sont donc traqués par deux vidéastes également comédiens.Au coeur du spectacle, une trouée de rire, avec la metteuse en scène « bourdeusienne ».
Chloé, qui est comédienne, doit jouer Nora, la femme qui rompt, dans Maison de poupée. Elle est toute envahie par son personnage. On ne vous dira rien ici d’un secret, d’un geste auquel elle a dû consentir pour avoir le rôle…
Mais ce n’est pas tout. Il y a un enfant. Il dort dans le lit de ses parents, côté cour. C’est une marionnette, manipulée à vue par Maud Gérard. Lui aussi est traqué par les vidéastes et on le voit en gros plans, là-haut….Puis, en bas, on le verra se lever et marcher, escorté de sa marionnettiste…
On pourrait sans cesse, ajouter des éléments. On se l’est dit, ne craignons pas de l’écrire : la barque est chargée. Entre films bouclés, films en direct, jeu théâtral, marionnette, travail à vue des vidéastes et de la marionnettiste, va et vient, équivoques temporels, fausses pistes, etc.
Là-haut, en Bretagne, (on reconnaît immédiatement les maisons chaulées de blanc, aux toits d’ardoises, l’océan qui bat sans cesse ou se gonfle de vagues impressionnantes- une femme (Pauline Parigot) se lève, fait lever ses enfants, au moins trois-quatre, les fait déjeuner, les enfourne dans la voiture et les conduit jusqu’à l’école.
C’est par cela que tout commence. Scènes d’intérieur sont aussi scènes de grand large.
Et sur le ponton qui s’enfonce imperceptiblement, la mère du film s’arrête parfois. Vers la fin, on verra Prune Bozo, adolescente mal traitée par son épouvantable beau-père, retrouver, sur ce ponton, la soeur de sa mère, la fée de ce conte noir, Emmanuelle Bercot, composant une femme énigmatique et rassurante, comme dévorée de l’intérieur par la tragédie que doivent affronter sa soeur et ses enfants. Et qui les sauvera.
Pour qui s’en tiendrait au souvenir de Maison de poupée, on verra des femmes qui rompent, s’arrachent à leur vie quotidienne. Font scandale. Pour qui voudra voir les fils qui vont du théâtre de la chambre d’hôtel au grand large, on pourrait comprendre que la jeune adolescente du « haut » est Chloé, en « bas »…Mais les auteurs cherchent à nous égarer, et, à un moment, Henri raconte à Chloé qu’on lui a raconté que la femme d’un de ses collègues s’était barrée, sans qu’il ne comprenne rien…
Il y a tant de faits dans ce travail assez bref, deux heures pas même, que l’on pourrait sans fin le commenter et tirer des fils. Une scène paroxystique, en bas, avec une Marie Denarnaud au bout du désespoir, hors d’elle, poursuivie par un Arthur Igual ici terrifiant à souhait, mais la plupart du temps, humain ambivalent, terriblement séduisant. Un duo de choc.
Mais sans doute la scène la plus éprouvante est-elle celle, filmée, bouclée, de la jeune fille terrorisée par son beau-père violent, brutal, et qui, enfermée dans le cagibi des toilettes, attend qu’il s’en aille. La jeune Prune Bozo est aussi télégénique qu’émotionnellement magistrale. Elle est le coeur de cette « pièce » de toutes pièces, ces histoires de femmes qui prennent le large, le grand large, on l’espérerait….
Théâtre du Rond-Point, du mardi au vendredi à 19h30, samedi à 18h30. Jusqu’au 21 mars. Durée : 1h50. Tél : 01 44 95 98 21.
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