Les Grimaces sanglantes de l’Histoire

Au Vieux-Colombier, Jean Bellorini met en scène « L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard. Plongée stricte pimentée de sarcasmes au temps de la deuxième guerre mondiale. Porté par Julie Sicard, Laurent Stocker, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty, le jeu grinçant d’un cabaret théâtral fascine et éclaire.

Quand on pénètre dans la salle du Vieux-Colombier, on croit fugitivement que l’on est, une fois de plus ici, dans un espace bi-frontal. Mais c’est un leurre. Au fond, un grand panneau-miroir reflète la salle. On est embarqué ! Concerné au premier chef par ce que l’on va nous raconter. Eric Vuillard, qui a publié L’Ordre du jour il y a une dizaine d’années et reçu le prix Goncourt 2017 pour cet ouvrage, puise dans l’Histoire des faits qui ne s’éteignent pas.

Plus que jamais en ce printemps 2026, peut-on être légitiment saisi par les échos, sinon les ressemblances d’une époque à l’autre. Et Jean Bellorini, qui lit Vuillard depuis longtemps, n’aurait pu trouver meilleure coïncidence temporelle. Cela commence le 20 février 1933. Hitler, chancelier depuis un mois, reçoit en compagnie de Goering, vingt-quatre industriels dont les noms claquent encore dans notre monde. On a besoin d’eux pour financer la campagne des législatives du parti nazi. Ces hommes sont représentés sur le plateau par vingt-quatre paires de chaussures dûment cirées, qui brillent dans la pénombre et que dévoile le basculement du grand miroir…

Jean Bellorini est, depuis près de vingt-cinq  ans, un artiste aux dons de plus en plus évidents, et, dans ce premier travail avec la Comédie-Française, il signe un spectacle puissant qui ne peut que séduire et éclairer le public.

Parmi les artistes qu’il admire, il y a Ariane Mnouchkine, qui connaît son travail et le tient pour très important. On prend donc, au-delà de la force carnavalesque des images, pour un hommage, le surgissement de masques surdimensionnés, à la manière de ceux que le très regretté Erhard Stiefel avait conçus pour la grande traversée de Où sont les Dragons, actuellement donnée au Soleil. Ici, c’est Cécile Kretschmar qui les signe et ils portent la marque de son talent sûr et heureux.

Jean Bellorini, qui signe toujours les lumières de ses mises en scène, n’a pas « adapté » le livre de Vuillard qui parle souvent de l’Histoire comme d’un spectacle. Il l’a condensé, mais sans en égratigner l’esprit et l’écriture. Formidable matière pour les interprètes.

Un carré d’as. Un quatuor d’une tenue, d’une force, d’une audace d’acrobates inspirés. Honneur à Julie Sicard, fine, aigüe, de métamorphoses en métamorphoses. Mais les garçons sont eux aussi exceptionnels. Maître du jeu, si étonnant et investi –dans les interviews, ces temps-ci, il avoue son inquiétude profonde, toujours et partout : par exemple sur la liste des vingt-quatre industriels, litanie d’ouverture ! On le croit, bien sûr, mais il est tellement dans ses personnages, sur un plateau, tellement évident avec sa naturelle autorité et son esprit ! On aime beaucoup, chaque fois qu’on le retrouve, Jérémy Lopez. Lui aussi, grande personnalité, grande intelligence, présence sensible et complexe. Il est formidable. Et puis il y a un pensionnaire, présent depuis deux ou trois saisons, et que l’on découvre dans l’étendue de tous ses talents, Baptiste Chabauty. On l’a applaudi dans Casse-Noisette, ici même, au Vieux-Colombier, à l’automne. Avec son visage à la Kafka, un mystère de tout l’être, il est à l’unisson de ses camarades et assure l’accompagnement musical pluriel, sur ses compositions et celles de Sébastien Trouvé. Lui aussi est formidable !

Jean Bellorini signe-là un spectacle d’une grande maturité. Tendu, tenu, grinçant, souvent drôle et terriblement inquiétant…le miroir n’est pas là pour rien

Théâtre du Vieux-Colombier, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h. Relâche les 4 et 5 avril. Durée : 1h50. Tél : 01 44 58 15 15

Site : comedie-francaise.fr

Jusqu’au 3 mai. Le texte d’Eric Vuillard est publié par Actes Sud.