Comédienne, metteuse en scène, éprise de personnalités fortes, montant d’inoubliables spectacles, elle s’est éteinte cette semaine, le 19 août. Ses frères et sœurs ont annoncé les cérémonies à venir, du Père-Lachaise, le 26 août, au cimetière de Villerville, bien plus tard. Elle avait 73 ans. Elle était grande par l’intelligence, la beauté, le talent, l’audace, le courage.
On le sait depuis trois jours. Bérangère Bonvoisin est morte. On ressasse. On se souvient. On revoit. Mais on n’était bien incapable, jusqu’à ce matin, d’écrire noir sur blanc : Bérangère Bonvoisin est morte.
C’est tout un monde qui s’effondre. Mais il ne disparaît pas. Elle a trop fait pour que les souvenirs, en tourbillons imprévisibles, ne remontent pas sans cesse. Bouleversants, laissant monter les larmes, laissant filtrer les sourires, éclater les rires.
Elle était une femme exceptionnelle. Par la beauté, l’ardeur, le goût d’entreprendre, l’intelligence, l’éblouissant talent appuyé sur une présence magnifique : beauté, on l’a dit et on le redira, présence, stature, voix, manière de bouger, regard, harmonie de tout l’être. Rien qui ait pu émousser sa naturelle empathie pour les autres, sa curiosité pour les choses du monde et de l’esprit, sa générosité.
Une fille de famille nombreuse. Elle était le numéro 4 d’une fratrie de 8. Au milieu. Grande sœur par excellence, née le 28 janvier 1953, à Rabat, au Maroc. Elle avait suivi le chemin de son frère aîné, Bertrand, né deux ans avant elle et mort très prématurément en 1991. Ils avaient été réunis dès 1970, par Alain Bézu, à Rouen, la ville de leur adolescence, dans On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset, notamment. Puis en 1976, autour d’Antoine Vitez dans Fragments pour un discours théâtral.
Après le conservatoire de Rouen, c’est Paris et le conservatoire national supérieur, dans les classes de Vitez, justement, qui l’avait dirigée dès 1973 dans une adaptation de L’Evangile selon Saint Jean. Autres professeurs, Philippe Adrien, Claude Régy, Pierre Debauche. Dans ce cadre, Bérangère Bonvoisin signe une première mise en scène alors remarquée des Sincères de Marivaux.
Au cours de son brillant chemin de femme de théâtre, de Robert Garnier à Elfriede Jelinek, en passant par Kleist et Courteline, jouant ou dirigeant, elle a signé de nombreuses mises en scène, puissantes, audacieuses, ultra-sensibles. Elle a aimé les défis. Elle est passionnée par la littérature. Elle aime ses camarades, comédiennes, comédiens, écrivains du jour. Elle met chacun en valeur, acuité et douceur mêlées.
En 1984, Celle qui ment, plongée-montage, par Philippe Clévenot, son compagnon, dans les écrits d’Angèle de Foligno. Trois ans plus tard, elle crée en France Pionniers à Ingolstadt de Marieluise Fleisser, à Nanterre-Amandiers. On pourrait encore écrire beaucoup sur ces grands moments qui datent de plus de quarante ans –elle a alors la trentaine- tant ils se sont imprimés dans nos mémoires, comme lorsqu’elle avait joué à Chaillot, Hippolyte de Robert Garnier, sous la direction d’Antoine Vitez, en 1982.
Elle ne cesse de travailler. On peut s’étonner qu’une jeune femme aussi belle, aussi photogénique, aussi délicate dans le jeu, n’ait pas plus été engagée dans des films. Mais elle a tout de même un chemin d’exigence avec le septième art : Christine Pascal, Bertrand Van Effenterre, après Jeanne Moreau, José Giovanni. Et aussi Hugo Santiago, les frères Taviani, Michel Deville, Bruno Bayen, Christian de Chalonge, Roschdy Zem, Benoît Jacquot, Mikhaël Hers, et, à la télévision, Gérard Vergez, Peter Kassovitz, Sébastien Grall, Caroline Champetier. Bérangère Bonvoisin a également tourné dans Un père idéal d’Hélène Fillières, rediffusé en avril dernier
Peut-être en a-t-elle refusé certains. Elle aura toujours donné priorité aux planches. Un grand cinéaste, le grand « filmeur », l’unique, immense, Alain Cavalier, aura préservé un moment unique : en avril 2005, elle organise un rendez-vous incroyable au Théâtre de la Colline. Elle demande à 343 comédiennes de dire le texte de Nadia Soudaïeva et Antoine Volodine, Slogan pour 343 actrices. Le film, que l’on sache, n’a pas été distribué, mais on peut voir un extrait sur « You tube » sous le titre Pour Bérangère.
Deux ans auparavant, alors que Philippe Clévenot est mort depuis 2001, elle dirige une centaine de comédiens pour un hommage, lectures, vidéos, interventions, dans Philippe Clévenot : Tête-à-tête, à l’Odéon.
Longtemps, cette esthète profonde, a travaillé avec Gilles Aillaud. Philippe Clévenot avait souvent joué dans l’univers de ce grand peintre inoubliable, proche de Jean Jourdheuil, de Jean-Pierre Vincent et Bérangère eut à cœur de signer un spectacle sans décor –c’était lui ou rien… Ce fut La Maladie de la mort, avec Fanny Ardant, de La Madeleine aux Roches Noires chères à Marguerite Duras, en passant par de lointains horizons.
Parmi les autres mises en scène ou interprétations que se sont imprimées pour jamais dans nos cœurs, nos mémoires, il y a La Star des oublies d’Yvane Daoudi, morte très tôt, mais aussi bien les deux Courteline donnés dans la mairie de Trouville, en 1994, dans la complicité heureuse de Philippe Clévenot, mais encore sa présence chez Planchon, Chartreux, Deutsch, dans les grandes pages mises en scène par Jean-Pierre Vincent, Violence à Vichy, Ruines, ou encore avec Bruno Bayen dans son Schliemann, autant de spectacles qui ont plus de quarante ans et qui palpitent pour jamais en nous. Avant ces grands rendez-vous, elle avait joué le jeune Jean-Pierre Thibaudat (mais nous n’étions pas à Avignon cet été-là, 1976), la débutante au théâtre, Hélène Cixous, tant d’autres.
On ne fera pas ici la liste des spectacles. On trouve de justes éléments sur internet. On se souvient de sa dernière mise en scène à Paris, en 2013, une adaptation de Gros-Câlin de Romain Gary au Théâtre de l’œuvre, Frédéric Franck étant directeur. Elle dirigeait un interprète bouleversant, frère en intelligence et sensibilité, Jean-Quentin Châtelain. Le spectacle tourna trois ans durant.
Malgré des attaques violentes de maladie, les métastases d’un cancer qui ne la lâchait pas, elle aura travaillé jusqu’à ses derniers jours. Elle préparait un spectacle d’après des lettres de Samuel Beckett. Elle aura répandu autour d’elle lumière et amour, naturellement. Ses frères et sœurs ont annoncé sa mort : Luc, Violaine, Guillemette, Thierry, Nicolas. La cérémonie civile aura lieu le 26 août, à 13h, au Crématorium du Père-Lachaise. Ses cendres seront déposées plus tard, en septembre, dans le caveau où repose son mari, Philippe Clévenot. Au cimetière de Villerville.