Ariane Mnouchkine, face à l’Histoire

Avec la deuxième époque d’ Ici sont les Dragons, la fondatrice, lumière intense du Théâtre du Soleil, nous conduit dans un voyage au travers des années 1918-1933. Un formidable travail historique porté par une troupe galvanisée. De quoi frémir et réfléchir sur notre présent.

 

A la fin, à la toute fin, il y a un petit bonhomme, un petit bonhomme avec une tête un peu grosse, ballotté par les flots agités de la Manche. Une mer de soie, gris moiré, bleu-vert. Une mer de poésie, de théâtre. Mais le petit bonhomme manque perdre pied, risque d’être englouti, on le craint…S’il allait se noyer…

Mais non, on le retrouvera. Il était déjà dans la campagne du Nord de la France, pendant la Grande Guerre. On l’avait retrouvé plus tard, fumant le cigare…C’est Winston Churchill, tel que réinventé par le merveilleux Erhard Stiefel, l’homme des masques, mort il y a quelques semaines à peine. On pense à lui. On pense à la petite fille d’une maman anglaise, la petite Ariane. Elle l’aime, Churchill ! C’est le grand homme de ces deux premières époques d’Ici sont les Dragons, grande tapisserie vivante conçue par la troupe du Soleil, par Ariane Mnouchkine, sous le regard aigü d’Hélène Cixous et de savants, d’historiens, de spécialistes.

Un tour à la librairie du Soleil vous donne une (petite) idée de ce qu’ont lu tous les artisans de cet extraordinaire spectacle. Puissant, clair, riche de pages que l’on ne connaissait pas, il nous apprend, nous éblouit, nous émeut.

La première époque s’attachait à la seule année 1917. Ici, dans ce deuxième volet intitulé Choc et mensonges, on va de 1918 à 1933. A départ, les artisans, metteuse en scène comme comédiennes et comédiens, considérés par les auteurs essentiels par Ariane Mnouchkine, l’ensemble avait pensé aller jusqu’en 1939. Mais ce sera l’objet du 3ème volet, prêt dès la fin de l’été prochain. Tandis que la quatrième époque sera dirigée par Sylvain Creuzevault, qui poursuit son propre et important chemin, mais a, le souligne Arian Mnouchkine, qui l’a choisi, souvent suivi les répétitions.

Disons-le, sincèrement, on ne saurait, en quelques feuillets, rendre compte de cette fascinante plongée dans l’Histoire. Mais frappent les échos : tout ce que le monde vit et subit aujourd’hui, est en germe dans ces années-là. Tout est écrit. C’est assez terrible et profondément désespérant. Rien dans cette deuxième époque n’est surligné, commenté. Mais on est saisi.

La méthode est la même : tout ce qui se dit dans ce « spectacle » fascinant immédiatement par sa beauté, sa force, une apparente simplicité, vient de paroles réellement prononcées et/ou écrites par les protagonistes. Pour ponctuer le long flot, interrompu par un entracte, des « personnages ». La jeune metteuse en scène Cornelia, au bord de la scène, cherchant à haute voix. Un peu moins présente que dans la première partie, mais essentielle, comme sont essentielles les interventions des trois « Babayagas » qui posent des questions et nous éclairent sur les situations. Un héritage shakespearien très finement dosé.

Pas de musique en direct de Jean-Jacques Lemêtre qui vit sa vie ailleurs, mais trois instrumentistes qui interviennent à bon escient, en plus de pages enregistrées, et une troupe de trente-trois interprètes, puisés dans la troupe qui compte vingt-cinq nationalités différentes. C’est dire…Au fond des vidéos allures de magnifiques toiles peintes et ce dispositif inouï : des masques pour arracher les grands hommes et les scélérats de l’Histoire à l’anonymat et des voix qui ne sont pas celles des acteurs. Des voix russes, allemandes, anglaises, françaises, polonaises, et autres, reprenant donc le verbatim des uns et des autres, et vécues par les comédiens qui miment les paroles et les ressentis. On l’avait écrit la saison dernière, mais on peut le répéter : il faut saluer la magistrale abnégation des interprètes. La précision du jeu est hallucinante. On n’y pense pas, tellement tout semble vrai ! Ce n’est qu’en réfléchissant ensuite que l’on est époustouflé. Et que l’on comprend qu’il s’agit là d’une révolution théâtrale.

Trois « personnages » dominent : Staline, Hitler, Churchill. Trois personnalités hors du commun. Deux   du côté de la cruauté, du mal, chefs mafieux prêts à tout. L’autre est du côté d’un humanisme qui gonfle ses poumons de fumeur de cigares, et d’une foi en la démocratie et en l’Europe.

Ariane Mnouchkine et sa troupe lient les deux dictateurs sanguinaires, organisateurs d’épouvantables projets, de l’Holdomor à la Shoah, ils tressent la figure d’un mal absolu, un Dragon sanguinaire qui brûle tout, à commencer par son propre peuple. On tremble en écoutant ces paroles vraies, en découvrant la folie, jusqu’à la pathologie terrorisante. On est emporté. De scène en scène, lieu et date en sur-titrages, comme les traductions des paroles, on ne ressent à aucun moment la durée. Tout passe comme un souffle. On sort bouleversés, mais surtout réveillés.

 

Théâtre du Soleil, Cartoucherie, mercredi et jeudi à 19h30, dimanche à 14h. Durée : 3h15 entracte compris. 1h30, entracte de vingt minutes, 1h15.

Dans un certain temps, on pourra assister à des intégrales, avec les deux parties. Première époque,2h50 entracte compris, puis deuxième époque, après un entracte, évidemment. Précisions à venir.