En silence, droit dans les yeux

Dirigé par Jean-Louis Martinelli, Mounir Margoum porte,  de manière bouleversante, l’adaptation du livre de Xavier Le Clerc, Un homme sans titre. C’est à La Coupole, au Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt.

Depuis quelques semaines, il y a, dans les couloirs du métro, notamment, une affiche en noir et blanc qui reproduit le visage d’un homme. Glabre, haut front dégagé, traits fins, regard d’une intense clarté. Un homme jeune qui inspire un sentiment de fierté et de sérénité.

On ne connaissait pas le livre de Xavier Le Clerc. Parfois, des textes très importants, pourtant salués par la presse, nous échappent.

Voyant ce visage, on avait pensé à un jeune intellectuel italien des années trente : on se fait des romans, on passe en vitesse. Mais on n’oublie pas.

Cet homme, si beau, si noble, se nommait Mohand-Saïd Aït-Taïeb. Il revit sur le plateau de la salle La Coupole du Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt par la grâce d’un spectacle simple d’apparence, mais d’une grande délicatesse, d’une grande précision dramaturgique.

Il s’agit de l’adaptation d’un texte de Xavier Le Clerc, fils de cet homme lumineux. Ce fils, écrivain, choisit, il y a quelques années, de changer de nom. Un homme sans titre -et quelle magnifique trouvaille, que ce  titre, justement- a connu un grand succès à sa sortie il y a quatre ans.

Jean-Louis Martinelli fut immédiatement bouleversé et saisi par le désir de porter ce texte à la scène. Il avait déjà -et souvent- travaillé avec Mounir Margoum, comédien ultra sensible, intelligent, mobile, né dans une famille venue du Maroc et élève du conservatoire. Cela fait plus de vingt ans qu’on l’applaudit. On l’a vu notamment à Nanterre, quand Martiinelli dirigeait Les Amandiers; On n’oublie pas, entre autres nombreux spectacles, Une virée, d’Aziz Chouaki.

On devine qu’il est particulièrement hanté pat ce destin. Il cosigne l’adaptation du livre. Dans l’espace nu de La Coupole, une table, au fond, à cour, quelques sièges. Tout à l’heure, d’autres surgiront, représentant, malicieusement, une fratrie de neuf enfants.

Tout commence par quelques lignes d’un reportage datant de 1939 : Albert Camus dit son effroi devant la pauvreté des montagnes de l’est algérien dans les colonnes d’Alger Républicain. Et, plus tard, celui qui se nomme Xavier Le Clerc, ne pourra s’empêcher de penser que parmi les enfants affamés, en guenilles, il y avait peut-être Mohand-Saïd, son père.

C’est une plongée dans la réalité de l’Histoire du XXème siècle, une plongée dans l’Histoire. C’est déchirant. On est au plus intime de la vie d’êtres arrachés à leur terre natale parce que la France a besoin de main d’oeuvre et que les recruteurs veulent des jeunes hommes en bonne santé. Mohand-Saïd est expédié dans la région de Caen. Il retourner dans son village des montagnes kabyles pour épouser l’une de ses cousines. Et plus tard, beaucoup plus tard, ce père taiseux submergé par des bouffées d’épouvantable violence, racontera. Il a subi, enfant, la guerre. Il a subi la violence sadique de soldats à peine plus vieux que lui. Un terrible témoignage.

On est happé par l’histoire de cet homme « sans titre », happé par le jeu, la délicatesse de la mise en scène, le récit de Xavier Le Clerc. C’est magnifique, Simplement magnifique.

Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt, salle La Coupole, à 19h, jusqu’au vendredi, 17h samedi, 15h dimanche. Durée : 1h20. Jusqu’au 29 mars. Tél : 01 42 74 22 77. 

theatredelaville-paris.com