Dans les pas d’Albert Camus

Au Théâtre de la Reine Blanche, une adaptation du livre posthume de l’écrivain, « Le Premier homme ». Une plongée profonde dans sa vie et sa pensée, enrichie d’extraits issus de ses « chroniques algériennes ».

Comme toujours, au Théâtre de la Reine Blanche, le spectacle Le Premier homme est mis en scène avec soin. Avec une probité profonde.

Elisabeth Bouchaud et Jean-Philippe Bouchaud proposent un texte qui s’inspire du livre posthume d’Albert Camus, publié par sa fille Catherine, Le Premier homme. Mais ils étoffent leur « pièce » en puisant dans d’autres écrits du prix Nobel de Littérature. Ainsi est-ce une plongée dans les pensées d’Albert Camus, déchiré  par le conflit qui secoue le pays de son père, mort à la guerre de 14 alors qu’il est un petit enfant, le pays de sa mère, qui ne sait pas lire.

Depuis quelque temps, une formule d’Albert Camus est reprise, ici et là : « Un homme ça s’oblige ». 

Elle est au coeur du spectacle. En composant ce portrait de l’homme et de ses certitudes, de ses questionnements, de ses doutes, de ses douleurs, Elisabeth et Jean-Phulippe Bouchaud rendent justice à Camus, tellement maltraité par ses contemporains et par les suiveurs des Jean-Paul Sartre et autres consciences satisfaites.

Ils le font sans esprit polémique. Ils rappellent les faits. Et nous éclairent sur notre monde actuel. On ne peut pas ne pas être frappé par la résonance des conflits qui secouent, aujourd’hui, le monde. C’est en cela que cette production est très importante, profondément juste.

Sur le plateau de la grande salle de la Reine Blanche, une scénographie légère mais éloquente, une scénographie qui condense plusieurs lieux. Ainsi de la tombe du père, à Saint-Brieuc, est aussi celle du fils, plus tard, à Lourmarin. Ainsi glisse-t-on de la Bretagne à l’Algérie, de Mondovi à Alger, etc. Un dispositif simple et puissant, signé Luca Antonucci, qui travaille régulièrement sur ce plateau.

Quatre personnages. Camus lui-même, ici incarné par Félicien Juttner, interprète très fin, qui traduit et la gravité et le charme de Camus. Monsieur Veillard, représentant d’une lignée de colons, à la fois lucide et blessé par ce qui attend les Pieds Noirs. Jean Alibert est idéal et l’on vous parlera du très beau monologue qu’il porte, dans la petite salle, en ce moment : Je suis né d’un récit brûlant.  L’Algérie est aussi le lieu de ce témoignage.

Autre personnage, joué avec finesse par Elisabeth Bouchaud elle-même, Catherine, la maman. La modestie, l’image même de la pureté du coeur d’une femme dans Alger dans les années 50-60. Pas éteinte, mais ligotée par une certaine peur. Elle a toujours refusé de rejoindre son fils à Paris. Menue, lovée sur ses chagrins, noble femme du peuple de Méditerranée. C’est simple et beau.

Enfin, un grand « personnage » de la vie d’Albert Camus. Monsieur Germain, l’instituteur essentiel dans le chemin du jeune garçon. C’est Emmanuel Dechartre qui offre sa personnalité discrète et solaire pourtant, à cet homme aimant. On devine que le comédien porte l’histoire entière d’Albert Camus. C’est très beau, très fort et cela donne des scènes magnifiques; comme le sont celles avec Félicien Juttner, au jeu très moiré, tout en nuances. Comme Camus même, homme des nuances en un temps des discoureurs implacables.

Lumières de Philippe Sazerat, son de Madame Miniature, tout concourt à l’épaisseur de ce moment de mémoire, de réflexion, d’émotion.

Théâtre de la Reine Blanche, du mardi au vendredi à,19h, les samedis à 18h, les dimanches à 16h. représentation supplémentaire à 14h30 le 12 juin. Durée : 1h15. Jusqu’au 14 juin. Tél : 01 42 05 47 31;

Le texte du « Premier homme » est publié chez Gallimard. 

Spectacle repris en juillet dans le cadre du festival « off » d’Avignon. Dans la salle de la Reine Blanche Avignon. 

www.reineblancheproductions.com