Choisissant Maître, une pièce de 1980 traduite par Claude Porcell, qu’il présente sous le titre Tout est calme dans les hauteurs, le metteur en scène s’appuie sur une distribution d’excellence, en tête de laquelle Nicolas Bouchaud et Norah Krief. Un sommet de lucide cruauté pour un spectacle jubilatoire.
Elles arrivent par la salle. Descendent rapidement l’allée. Anne Meister, Norah Krief, accompagne Mademoiselle Werdenfels, Juliette Bialek, jusqu’à la maison. Elle a dû aller dans le jardin, imagine-t-on…Est-ce donc la première fois que la jeune doctorante qui prépare une thèse sur le grand homme, le grand écrivain, Moritz Meister, Nicolas Bouchaud, est invitée à le rencontrer chez lui ? Dans cette propriété des hauteurs de la ville a mise à disposition du couple : lui qui écrit, partout célébré, elle qui est pianiste, mais a renoncé à ses concerts, car deux artistes dans la même maison, c’est trop.
Toutes les « informations » ici exposées, le spectateur les reçoit au fur et à mesure…On ne dévoilera rien de plus et l’on ne vous arrache en rien le plaisir que vous allez prendre avec ce spectacle qui conserve la méchanceté amère de Thomas Bernhard, tout en avivant le rire…
Aux trois personnages déjà cités, il faut ajouter une belle poignée d’autres apparitions dont la première est celle de Von Wegener, Frédéric Noaille, qui va jouer également Monsieur Smirnoff, l’éditeur.
Et il faut également ajouter l’excellente Valérie de Champchesnel, qui joue les employées, mais n’a pas vraiment de partition. Elle est une présence, très bien accordée aux grands interprètes réunis par Jean-François Sivadier et son assistante inventive et rigoureuse dans la folie, Véronique Timsit.
Autant dire qu’analyser ce travail formidable serait présomptueux. Prétentieux, inutile. Jean-François Sivadier est un maître, un vrai. Il n’a jamais arrêté de travailler, de mettre en scène sans se fendre de grandes déclarations. Il est artiste dans l’âme et dans son goût de la troupe.
Très bien entouré. Des interprètes, mais aussi de l’équipe artistique en son entier : la scénographie de Marguerite Bordat, les costumes de Virginie Gervaise. Norah Krief, Madame Meister, ne cesse de changer de tenue ! Formidable…
Norah Krief se surpasse en grande bourgeoise, pourtant forgée à la discipline du piano, de la musique. Les costumes lui servent d’appui, de l’épouse soumise, à la flamme de rouge enveloppée qui ferait bien tout flamber. Voix acide, visage ultra expressif, elle est irrésistible. Comme l’est, une fois de plus, Nicolas Bouchaud. Entrée en apiculteur dans le bourdonnement des abeilles qu’il chérit. Lui aussi, dans le souci de paraître, allant jusqu’à endosser sa chère tenue à culotte de peau. Les nazis ne sont pas loin, disait l’écrivain de Gel . Dans les partitions différentes qu’il joue, Frédéric Noaille est à chaque fois étonnant de vérité. Et tellement inventif dans ses métamorphoses, sa présence, son jeu.
Commenter, on l’a dit, serait très nigaud. Lumières, sons, tout est ici d’une perfection active. Pourquoi faire la maîtresse d’école de l’ancien temps ? Courons voir et revoir ce moment de grand théâtre. La pièce de Thomas Bernard, telle qu’orchestrée par Jean-François Sivadier, nous parle d’un monument de la littérature dramatique composé en 1980 et si forte, qu’elle est au pur présent.
Théâtre du Rond-Point, grande salle. Du mardi au vendredi à 20h, samedi à 19h, dimanche à 15h. Durée : 1h50. Relâches les lundis et le 28 juin. Jusqu’au 4 juillet. Tél : 01 44 95 98 21. theatredurondpoint.fr
Le texte est publié par L’Arche.