Pirandello, Tchekhov, Marivaux, elle excellait dans tous les genres. Si son parcours au cinéma est vertigineux, elle aimait les planches et demeure inoubliable, avec sa grâce et sa si belle voix, dans tous ses rôles
Sur un plateau, on devinait la danseuse, la discipline première de cette comédienne attachante. Elle s’est éteinte vendredi. Elle avait 77 ans. Elle souffrait depuis plusieurs années d’une maladie neurologique invalidante qui avait conduit à l’annulation d’un projet, dans une salle privée, il y a quelques saisons.
Si son parcours au cinéma est bien connu, et ce parcours a été d’emblée célébré samedi matin et ne cessera de l’être dès demain dans les parutions du dimanche et bien au-delà, son chemin théâtral est évidemment moins connu du grand public. En une dizaine de productions seulement, des années 1970 aux années 2010, Nathalie Baye aura toujours été remarquable.
Si dès l’adolescence la danse avait été sa discipline première, elle s’était tournée vers le théâtre, après une école chorégraphique exigeante à Monaco et un voyage aux Etats-Unis. De retour en France, elle suit l’enseignement du Cours Simon –à une époque où le maître est toujours là- et intègre le conservatoire national supérieur d’art dramatique. Serge Rousseau, qui lui permettra, un peu par hasard, de rencontrer François Truffaut, la prend sous son aile d’agent très cultivé –et comédien à ses heures…
En 1972 sort un film de la très regrettée Nina Companeez, Faustine et le bel été, avec, dans le rôle-titre Muriel Catala. Quelques adultes, et toute une génération que l’on n’appelait pas encore « babies boomers », mais nés autour des années 50. Tels Jacques Spiesser et Francis Huster. Côté des filles, trois des comédiennes qui vont illuminer théâtre et cinéma des années qui suivront : Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, et Nathalie Baye, dans un rôle si furtif qu’elle ne fut pas créditée…
Ici, on ne fera pas l’analyse de la longue et forte carrière au cinéma. Pas moins de 80 films, de grandes rencontres, des personnages très différents et un large éventail : celui des réalisatrices et réalisateurs qui l’ont voulue dans leurs films.
Demeurons au théâtre. Dans tous ses rôles, sur une scène, Nathalie Baye frappait par sa grâce. Une beauté de la présence, une tenue de tout l’être, une manière de sembler glisser sur les planches, d’être aérienne, avec ce port de tête aristocratique, et sa silhouette fine, droite, souple. Un visage qui prenait très bien la lumière et dont la voix, claire et tendre, touchait. Une voix qui disait sa personnalité profonde et aimante.
Dès 1970, elle joue dans une comédie mise en scène par Robert Manuel au Théâtre Marigny, un texte de Roger Ferdinand, Les Croulants se portent bien puis, un an plus tard dans Galapagos de Jean Chatenet, mise en scène de Bernard Blier à la Madeleine.
Elle trouve son univers avec Gabriel Garran et Henri Delmas dans une pièce de Luigi Pirandello, Liolà en 1973, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.
Le cinéma l’emporte et elle ne retrouve les planches qu’en 1978 pour Les Trois sœurs d’Anton Tchekhov. Une mise en scène de l’artiste roumain Lucian Pintilié, au Théâtre de la Ville.
Près de dix années passent et son jeu s’est encore approfondi, sa liberté est plus évidente. Elle est Adriana Monti, femme magnifique composée par Natalia Ginzburg et mise en scène par le délicat Maurice Benichou que nous n’oublions pas. C’est au Théâtre de l’Atelier, et chacun est bouleversé.
Le monde de Tchekhov lui avait été idéal, mais avec Marivaux, elle semble encore plus heureuse. On a le sentiment que le personnage a été écrit pour elle. La mise en scène d’un très grand connaisseur de la littérature. Ce sont Les Fausses confidences par Christian Rist. Le spectacle et créé à Chaillot et part en une longue tournée. On est en 1993. Dès la fin de cette tournée, elle enchaine, mise en scène par Jean-Louis Benoit, La Parisienne de Becque. Avec cette femme ciselée par Henry Becque, elle parcourt la France et l’Europe !
Encore près de dix ans et elle s’engage dans une évocation bouleversante –mais sans imitation- de Zouc. C’est Zouc par Zouc, texte de la singulière suisse à la personnalité fascinante, drôle et tragique. Un spectacle écrit avec Hervé Guibert et mis en scène par Gilles Cohen, au Théâtre du Rond-Point. On est en 2006 et on la retrouve en 2009 dans Hiver de Jon Fosse, sous la direction de Jérémie Lippmann, à l’Atelier.
Il y a quelques saisons, un projet pour une grande salle privée parisienne n’avait pu aboutir, à cause de la cruelle maladie qui l’avait atteinte.